Estelle PRUDENT vit et travail sur Paris.



Exposition personnelle.

2015 . Le Corso (Paris)

2016 . Festival des Cultures et LGBT, (organisé par le centre LGBT, Paris),    Lieux : Le Barouf



Exposition Collective

2017 . The Same difference (Projection)

2017. POM (Pride Off Montpellier)

Date anniversaire - Viol


Pour contextualiser les choses.
Je voulais dans un premier temps aborder une réflexion qui me percute chaque année bien malgré moi.
Réflexion concernant la date d’anniversaire d’une agression sexuelle, que je peux clairement identifier.
Moment dans l’année dans lequel j’ai une pression folle.
Tout commence par ce fameux compte à rebours qui débute des mois à l’avance…
Car il me semble que je dois me préparer pour ne pas être surprise…
En même temps comment je pourrais oublier, lorsque les souvenirs sont intacts, lorsque pour cette fois-ci la date est clairement identifiable.
Cette pression m’amène à un compte rendu.
Une espèce de rendez-vous incontournable, pour savoir comment je m’en suis sortie cette année.
Cas échéant comment j’ai pu avancer.
Et bien malgré moi un comparatif…
Le jeu des différences Avant / Après commence.
Un comparatif entre l’année d’Avant, avant cet acte.
Un comparatif entre chaque année, Après cet acte.
J’ai toujours en tête, ce point d’ancrage.
L’Avant.
Qui me permet de constater ce qui ne sera plus.
C’est relativement déprimant, car le piège est de toujours croire en cette référence, or plus jamais rien ne sera comme avant.
Au-delà du constat il y a encore et toujours les analyses du type : comment s’est arrivé, comment les choses auraient pu être évitées… ce que j’aurais pu faire, encore et encore.
Autant d’analyses déclencheuses.
Au moins, je n’ai pas la surprise d’être choquée.

Je sais que ce jour-là est particulier.

Ce n’est pas comme lors d’une étreinte dans laquelle je craque, sans autre raison qu’un flash une sensation qui apparaîtrait, sortie de nulle part…
Et qui fait sortir au-delà de ma volonté une faille.

Un gouffre d’énergie
Penser, préparer, envisager, cette journée.
Tentative vaine de contrôler mes émotions.
De me dire que je gère, qu’il n’y aura plus d’impacts bouleversants concernant cet événement à date précise…
Je me souviens des premières années quand il fallait que cette journée devait d’être absolument incroyable.
Me faire oublier.
Surpasser toutes activités en cours…
Complètement épuisée car l’idée de ses préparatifs, qui émergent dans mon esprit depuis des jours, semaines, mois.
Me vide totalement pour le jour ultime.
Je n’y ’arriverais pas.
Happée par le vide, je m’en voulais encore plus de ne pas pouvoir prendre ce temps.
Qui si longuement réfléchis paraissait pour moi vitale .
Je n’arrivais à rien tellement que je mettais épuiser à le réfléchir… tout faire pour ce jour-là…
Perdue et en état de choc.
Ensuite j’ai eu d’autres approches, essayé d’autres « techniques » comme par exemple faire comme si de rien était…
métro-boulot-dodo.
En voyant la fin de journée je m’effondrai, car s’efforcer à tout taire en soi était encore une preuve pour moi que je ne savais pas prendre soin de moi.
Bousiller mon temps précieux à encore survivre.


Car au-delà de l’acte il y a un contexte et ses mots / maux.
Je ne m’amuserai pas à me répéter en boucle ce basculement à cette date précise si seulement on ne me mettait pas autant de doutes en tête.
Je suis aux claires avec les faits, je n’ai pas à broder autour.
Mais malheureusement on prends plus un mal à plaisir à douter de la victime, à la tester, à la démotiver, à vérifier, à questionner dans un sens puis dans l’autre, voir si ça tient la route, à émettre des doutes pour voir si je ne me perds pas.
Car si j’abandonne, c’est que ce n’était pas si vrai que cela…
Je crois qu’en ses différents points réside la véritable torture, …prouver.
Mais dans un contexte il réside au-delà de l’aspect judiciaire, un entourage, une pression sociale autant d’univers dans lesquels on ne parle pas.
C’est mal vu…


Ce qui m’a le plus touché il me semble et d’avoir été autant solliciter à fermer ma gueule.
Les gens au courant de mon histoire ont préféré me juger, me critiquer.
Se plaçant au-dessus de tout cela.
Estimant comme posés sur un plafond de verre intouchable, se targuant d’être meilleurs, plus privilégiés ayant par exemple à leur avis une connexion spirituelle plus saine, ne s’arrêtant pas à ses petits riens, ayant une vie, des actions plus importantes à accomplir …

Car oui je suis noire et homosexuelle, donc ceci semblerait expliquer cela.

J’abordais encore une fois bien malgré moi, dans les différents propos tenus à mon égard l’expérience de « la violence sexuelle normalisée ».
Mon erreur probablement afin de dissiper les premiers « c’est elle qui l’a cherché » à été de faire mon coming out.
Quelque chose de forcer afin d’éradiquer cette approche explicative de grands experts de comptoir.

Bien évidemment…

Mais bien évidemment …

Du fait de mon homosexualité, il s’est dégagé d’autres types de réflexions, du genre que finalement je n’avais pas compris son acte.
Ou encore qu’il s’agissait d’une bénédiction qui m’ait été apportée pour me rendre meilleur.
C’est bien connu touchée par la grâce du viol, j’allais enfin devenir quelqu’un de bon et de meilleur et surtout rentrer dans le droit chemin hors périmètres homosexuel bien entendu.

Le plus dur est que ces paroles venaient de femmes comme moi,
de femmes qui me ressemblaient.

Et qui se sentaient légitimes et convaincantes à me regarder droit dans les yeux cherchant à tout prix que leurs paroles rentrent dans mon cerveau.
Mais c’était sans compter sur ma volonté.
Et je refusais tout en bloque, encore de l’énergie à trouver pour me protéger.
Le viol est un crime auquel il est très facile de tourner le dos.
Je n’étais plus Estelle avec son identité.
Mais le viol, la violée, la victime, trou béant, dégoutant, méprisable et nauséabond.
Et surtout l’HOMOSEXUELLE.
Malgré tout de victime on a tenté de me faire tenir le rôle de criminelle.
On en est venu à utiliser un système de graduation des vies, pour m’expliquer qu’au final…
Ma vie valait bien moins que la sienne.
Bah oui …
Lui est un homme noir, hétérosexuel, médecin, marié, ayant des enfants, lui il anime des groupes de paroles à l’église.
La représentation dite encourageante et élévatrice de notre communauté.
« Tu sais il a dû travailler deux fois plus dur que les autres pour y arriver. »
« Tu sais il risque de perdre son mariage, sa famille, si tout s’apprend. »
« Tu sais, on sait tous qu’il est comme cela, mais c’est un homme. »
« Tu sais … »

Les gens oublies très souvent qu’il faut soutenir les victimes et non des intérêts d’idéaux qui peuvent sembler plus rassurant de par leur normativité et conviction religieuses.
Là… on parle de vies, d’humains et vous pouvez être responsable des prises de décisions amenant à une perte.
Je crois qu’on l’oublie vite…

Vous êtes responsable également!

Je les voyais déjà réunis autour de mon cercueil à explique ma perte par des…
« Elle n’avait pas assez prié… son homosexualité l’a emporté… »

Les mots ont été un terrain compliqué à aborder pour moi.
L’énonciation, la saisie de la pensé, la concentration, l’approche, la mise en texte, l’envie de parler.
Autant de facteurs qui au-delà de mon état de fatigue, du contexte m’empêchaient de prendre la parole.
Alors que je tentais de faire taire ces cris sourds en moi et de les oublier.
J’ai développé ma pratique artistique qui me permettait enfin d’élaguer ces toxicités et en même temps de permettre la libération de la parole.
Les premières fois que j’ai exposés, une série de dessins (Projet Penses Betes*)
quelque chose de puissant se créa.

Le Partage, l’Échange.

On reconnut mon histoire, car iels reconnaissaient également les leurs.
Je suis particulièrement touchée par ces échanges, surtout quand il s’agit d’une première prise de parole pour les personnes concernées.
On se donne enfin après tant d’années la possibilité de mettre des mots.
Mais en vérité je ne sais pas si c’est un véritable soulagement mais plutôt une prise de conscience que cela pouvait être banalement vécue et de l’ordre du commun dans un ensemble.
Ce projet me permet sans aucunes autres prétentions de pouvoir engager la parole et de favoriser l’échange.
J’ai senti que je pouvais le faire maintenant.
Énoncer le poids de ces injustices et l’importance que cela amènes également dans la réparation, la reconstruction.
J’ai également compris ma responsabilité en tant qu’artiste engagée.
L’élévation de la prise de parole, le pouvoir de la pensée, les mots.
La voix puissante de nos corps, de nos vies, nos cris, nos peurs, nos éclats de rire, …


Après ces jours, semaines, mois, années.
Dans lesquelles les jours devenaient des nuits d’angoisses
Et les nuits des journées vident de sens.
J’ai appris dans ces heures sombres à me faire confiance, à me laisser une chance.
Je souhaiterai simplement transmettre aux hommes et aux femmes tourmentés.


Le pouvoir de se laisser une chance.

Une chance d’apprendre à nouveau à s’aimer.

Réapprendre sa valeur.

Même si au départ cela se base sur de petits « riens », un murmure, une pensée floue, un moindre soulagement, un léger sourire,
Il faut apprendre à s’écouter.
Cela ne sera jamais vain, cela ne sera jamais du temps perdu.

C’est une bataille qui a été cruellement difficile et que j’ai engagé avec moi-même.
Mais je ne tiens pas à être égoïste, je me dis toujours que cela pourrait aider d’autres personnes.
C’est ce qui m’importe en vérité, le fait de se sentir moins seuls, moins mis de côté.

Estelle

Projet Penses Betes*
PENSES BETES est une série de dessins s'inscrivant dans une pratique nommée "Ecriture réactive".

Il met en lumière des situations d'oppressions personnellement vécus.
Tel que le racisme, le sexisme, l'homophobie, les violences, les violences sexuelles.



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